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Entretien avec Yigal Bin-Nun, historien Israélien et spécialiste des relations secrètes israélo-marocaines


 
Yigal Bin-Nun est un historien israélien d’origine marocaine qui a étudié plusieurs volets des relations secrètes entre le Maroc et Israël notamment leur collaboration dans l’affaire Ben-Barka et les migrations « clandestines » des juifs marocains vers leur terre promise. Yigal a généré plusieurs controverses à travers sa déconstruction de la version orthodoxe traitant du lien entre le leader marocain Mehdi Ben Barka et le Mossad. Même chez lui, à Israël, il a gêné plusieurs audiences en tenant pour responsables du naufrage du bateau migratoire Egoz en 1961, qui a fait 44 morts juifs, la ministre Golda Meir et le chef du Mossad Isser Harel. Dans cet entretien, l’historien Bin-Nun décrit le général Oufkir comme un « romantique » et affirme son innocence dans la mort de Ben Barka et dans le coup d’état du Boeing en 1972.  Il dément aussi plusieurs thèses concernant la mort de Ben Barka en affirmant que son corps « n’a jamais été transféré au Maroc» et dévoile d’autres facettes du Fqih Basri et du général Ahmed Dlimi.
 
1) Le révisionnisme et même le négationnisme historique sont le lot de plusieurs mémoires politiques. Le Maroc ne fait point l’exception. Le Général Mohamed Oufkir est un homme qui est passé du héros de guerre française au manager de l'indépendance marocaine pour finir comme traitre-conspirateur suicidaire. Si vous enlevez le sel et le piment du « tagine Oufkir » que reste-t-il d’Oufkir l’homme que les historiens comme vous racontent?
 
Effectivement Oufkir était tout d’abord un militaire haut gradé. Il a toujours été le fidèle serviteur de son roi comme chef de la sécurité nationale et comme ministre. Comme tout militaire ayant vécu des combats sanglants, il a gardé une amitié indéfectible envers ses compagnons de guerre. Certains lui ont forgé l’image du soldat sanguinaire qui tirait sur des civils rifains, à bout portant du haut de son hélicoptère, pendant le soulèvement de 1958. Il  y a surement une part de vérité dans cette image. Ce qui est peu connu de son caractère et qui nous paraîtrait paradoxal c’est que le terrible colonel Oufkir était surtout un romantique. Ce panachage de militaire-romantique correspond au portrait d’un  homme méticuleux sur son devoir,  loyal à l’extrême envers ses supérieurs et fidèle à ses amis. Comment donc le dévoué serviteur est devenu félon ? Quelque chose de grave s’est produit au palais de Skhirat le 10 juillet 1971. Ses compagnons de guerre putschistes ont préservé sa neutralité et ne l’ont pas mouillé dans cette affaire. Cependant il partageait sans aucun doute le malaise ressenti dans la classe politique marocaine en ce qui concerne la corruption dans la sphère du palais. Cette corruption n’était pas anodine parce qu’elle émanait, selon les putschistes, de la personne du roi. Le coup d’état échoué, Oufkir comme loyal serviteur dut mettre en œuvre l’exécution cruelle de ses meilleurs amis. Peut on minimiser le traumatisme vécu par ce romantique à l’âme sensible ? Hormis la mort de ses meilleurs amis, Oufkir n’avait plus devant ses yeux que l’image du lieutenant-colonel Mhamed Ababou, à ses yeux pas plus qu’un fou furieux qui aurait de justesse pris le pouvoir au Maroc et gouverné le pays en dictateur à la Kadhafi. Avant qu’il ne soit trop tard, Oufkir décida de raisonner son roi et de lui faire adopter de nouvelles conduites comme celles prônées par le général Mohammed Medbouh assassiné à Skhirat par Ababou. Il semble que Hasan II n’a pas tiré les leçons politiques adéquates aux conséquences de ce drame. Il ne restait plus à Oufkir que les solutions extrêmes. Il décida d’agir avant qu’un autre Ababou le devance, prenne le pouvoir et plonge le Maroc dans la dictature. 
 
2) Quelle est la marge de retouches mensongères dans le dictat, toujours officiel, que « le coup d’état des avions c’est seulement Oufkir » et du dictat qui en découle : « Oufkir voulait tuer Hassan II »?
 
Avant tout, il faut remarquer que le coup d’état du 16 aout 1972 appelé communément  le « coup d’état d’Oufkir » ou parfois « coup d’état du Boeing » ou  « coup d’état des aviateurs » est une mauvaise appellation. Oufkir était sans aucun doute l’instigateur mais c’est pour ainsi dire une grande partie de la classe politique marocaine de gauche ou de droite qui y prit part. Si Oufkir et les fidèles du Palais sont à droite on peut s’étonner de constater que le ministre de la Défense Oufkir a réussi sans difficultés à rallier à lui ses ennemis de gauche pour réaliser son projet. Ce n’est déjà plus un secret que plusieurs membres de la famille royale ainsi que le frère du roi Moulay Abdallah étaient au courant du complot. Même Allal Al Fassi et les très fidèles conseillers  Réda Guedira et Driss Slaoui étaient prêts à se débarrasser du roi.
Mais remarquons d’abord l’étrangeté des opérations : six avions de chasse F5 n’arrivent pas à abattre le Boeing royal ni en cours de vol ni à l’écraser au sol. C’est pour le moins invraisemblable. Que s’est il vraiment passé ? Pour cela il faut se poser la question primordiale : quelles étaient les intentions d’Oufkir qui commandait les opérations ? Etaient elles les mêmes que celles des dirigeants de la gauche avec à sa tête Abderrahman Youssoufi et le Fqih Basri ? Après l’élimination de Ben Barka par le Palais, la gauche marocaine était prête à se débarrasser de la monarchie et à prendre les pleins pouvoirs. Il s’avère qu’Oufkir avait d’autres priorités. De nouveau son romantisme et sa loyauté envers la personnalité du roi l’emportèrent. Il ne voulait pas tuer le roi mais le neutraliser pour ensuite opérer un partage du pouvoir qui assainirait le Maroc. Pratiquement aucune personnalité politique ou militaire liée au complot n’était au courant des desseins d’Oufkir. 
 
Revenons alors à la question de l’étrangeté des opérations. Pourquoi les six avions de chasse n’ont pas réussi à abattre l’avion royal ? Les photographies de l’avion civil publiées à l’étranger nous fournissent les éléments de l’énigme. Les dégâts sur la carcasse de l’avion ne sont dus à aucun explosif. Pas de trace d’incendie ni de fumée. Que s’est-il donc passé ? Le fidèle Oufkir a échangé les munitions explosives des avions de chasse par de simples projectiles inertes utilisés dans les exercices. Elle causent quelques trous dans la carcasse de l’avion mais ne le font pas exploser. Ainsi Oufkir sauva la vie d’Hassan II au prix de la sienne après l’échec total de l’opération.
 
3) La thèse selon laquelle Oufkir ne voulait pas abattre l’avion du roi Hassan II fut rendue publique par les témoignages du socialiste Mohamed Lahbabi affirmant qu’Abderrahim Bouabid, le conseiller Driss Slaoui, et le général Oufkir voulaient éloigner Hassan II par hélicoptère vers la base de Kenitra puis vers la France sans le tuer bien avant le fameux coup du Boeing. L'implication des socialistes fut aussi rendue publique par une ancienne lettre que le Fqih Basri publia dans Le Journal Hebdomadaire en l’an 2000 et qui fut authentifiée par le cousin du leader rifain Abdelkrim, le Dr. Omar El Khattabi. En quoi votre thèse est-elle différente, coté contenu et coté sources?  
 
La lettre  non datée  du  Fqih  Basri  à ses anciens amis Abderrahim Bouabid et Abderrahman Youssoufi ainsi que le témoignage de Mohamed Lahbabi, impliquant l’USFP dans le complot de 1972, ne font que confirmer le consensus autour d’Oufkir de se débarrasser de Hassan II. Ce qui est moins connu c’est la ferme décision du ministre de la défense de ne pas tuer son roi, coute que coute. Selon mes témoignages, Oufkir voulait une sorte de monarchie constitutionnelle avec un roi au pouvoir limité alors que la gauche de Fqih Basri et de Youssoufi voulait s’en débarrasser. Il semble vraisemblable que le régime que concevait cette gauche ressemblerait plutôt à celui de Boumediene en Algérie ou de Kadhafi en Lybie.
 
 
 
4) On ne peut pas parler d’Oufkir sans parler de Mehdi Ben Barka, pour vous est ce qu’il y a eu un « duel » entre ces deux hommes/ces deux cultures, avec le conte du bon et du méchant? 
 
Oufkir et Ben Barka appartenaient à deux mondes différents. Si différents qu’en fait il n’y avait pratiquement aucune compétition entre les deux hommes. Oufkir n’était pas indiffèrent aux visées modernistes et réformatrices de Ben Barka et rappelons que ce dernier n’a pas mis de gants de velours pour éliminer ses ennemis politiques. Nous sommes loin de la dichotomie manichéiste utilisée par certains journalistes français et par certains politiques marocains.
 
5) Revenons maintenant des décennies en arrière. Nous sommes dans la Villa Fontenay-le-Vicomte. Dlimi est présent. Oufkir est présent. D’autres agents marocains et truands français y sont aussi. Des versions disent que les voyageurs ont fait le trip avec de faux passeports étrangers. Selon vous, quelle est la reconstruction plus ou moins réelle et réaliste de la scène de mort de Mehdi? Qui lui aurait pu donner le coup de grâce?
 
Si mes propos précédents se basent sur des analyses et des constatations et des hypothèses, mes révélations sur l’affaire se basent surtout sur  des témoignages directs recueillis chez des ex agents du Mossad. J’essaierais de fournir les précisions nécessaires sur les circonstances de la mort de Ben Barka et sur les rôles respectifs d’Hassan II, d’Oufkir et d’Ahmed  Dlimi dans cette malheureuse affaire. 
De sources irréfutables, Ben Barka est mort asphyxié après qu’un groupe de Marocains, avec à  leur tète Ahmed Dlimi et Miloud Tounsi, alias Chtouki, aient  commis la bavure d’immerger sa tète dans une baignoire pleine d’eau, qui entraina sa mort. Ceci découle de témoignages recueillis à partir de 1996 auprès d’agents du Mossad ayant pris part aux opérations. Contrairement à certaines publications, Israël et le Mossad ne sont impliqués ni dans l’enlèvement ni dans la mort du leader de la gauche marocaine. De toue évidence, Hassan II n’avait aucun intérêt  à tuer Ben Barka. Il avait même dépêché à Paris son conseiller Réda Guedira pour convaincre l’exilé de rentrer au Maroc avant la conférence tricontinentale qui devait se tenir à la Havane. Ben Barka s’entêta à ne retourner au Maroc qu’après les éloges qu’il aurait recueillis au cours de cette conférence. En outre, si les Marocains avaient prémédité l’élimination de Ben Barka pourquoi l’aurait-on enlevé en pleine journée à Paris au coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint Germain ? Pourquoi ne pas l’éliminer discrètement dans une rue déserte à Genève ou au Caire ? Durant 9 mois, Ben Barka habita au domicile du couple Jacques Givet et Isabelle Vishniak au 18 rue Beaumont à Genève.
Depuis l’indépendance du Maroc, les Israéliens entretinrent des relations intimes avec diverses personnalités de la classe politique marocaine et principalement avec Abderrahim Bouabid et Mehdi Ben Barka. Le 28 mars 1960, Golda Meir, ministre des Affaires étrangères, avait même dépêché à Ben Barka le bras droit du chef du Mossad, Yaacov Caroz. Le leader en exil  demanda à cette occasion aux Israéliens une aide financière pour son parti. Durant son deuxième exil en Europe, il reçut un salaire mensuel d’Israël par l’intermédiaire d’Alexandre Easterman du Congrès Juif Mondial. Les relations entre Ben Barka et Israël ne se détériorèrent que lorsque Ben Barka osa demander à Israël des armes qui seraient utilisées par son parti le jour où il déciderait de prendre le pouvoir par la force. A partir de cet entretien, Golda Meir conseilla à son ambassade à Paris de se méfier de l’exilé et de privilégier les contacts avec l’entourage financier du prince héritier Moulay Hassan. On peut comprendre le discours anti-israélien de Ben Barka au Caire par la décision d’Israël d’atténuer ses relations avec lui au profit du Palais.
A mon avis, le roi Hassan II n’a pas donné l’ordre de tuer Ben Barka et ni Dlimi ni son patron Mohamed Oufkir n’avaient l’intention de le tuer. C’est ce qu’ils tinrent à préciser aux Israéliens qui, comme je l’ai précisé, avaient d’excellentes relations avec l’exilé politique. La coopération officielle entre le Maroc et Israël, débuta en février 1963. Quelques mois avant la Guerre des sables qui opposa les armées marocaines et algériennes, Oufkir sollicita l’aide d’Israël pour une aide militaire, stratégique et sécuritaire. La classe dirigeante marocaine détestait Nasser et pour les Américains ou les Français le Palais n’avait confiance en aucun des deux. C’est pour cela que les Marocains préférèrent solliciter une complicité avec Israël.
Tout de suite après l’accident de la mort de l’opposant marocain, Dlimi, sollicita l’aide du responsable du Mossad à Paris Emanuel Tadmor. La requête de Dlimi  consistait à débarrasser les Marocains du corps de Ben Barka et leur fournir de faux passeports. Malgré la consternation des Israéliens par la mort de Ben Barka, le nouveau chef du Mossad Meir Amit décida d’aider « nos amis Marocains ». Voici le déroulement des faits tels que me les a rapportés  l’agent du Mossad Eliezer Sharon-Sudit (alias Qabtsen) l’été 1998 dans son domicile (en présence de Ami Perets, un autre agent du Mossad): 
Dlimi est arrivé le 28 octobre 1965 à Paris et fut reçu à l’aéroport Orly par Naftali Kenan, chef de la section Tevel du Mossad. Après quelques propos, ils préférèrent se revoir à la porte de Saint Cloud. Leur rencontre fut surveillée par Eliezer Sharon et Zeev Amit (cousin du chef du Mossad Meir Amit, mort à la Guerre de Kippour). Dlimi demanda à Naftali Kenan de rester en état d’alerte à portée d’un téléphone dans l’appartement de service du Mossad à Paris pour lui communiquer le déroulement des faits. Deux jours après, Dlimi affolé contacte Kenan et lui demande de l’aider à faire disparaître le corps de la victime. Tout de suite après, Dlimi vint lui remet les clés de l’appartement où Ben Barka trouva sa mort. Kenan demanda à Tadmor d’envoyer en urgence une équipe de 4 personnes couvertes par d’autres agents, planqués dans 2 voitures diplomatiques, pour s’occuper de la dépouille. Eliezer Sharon, Zeev Amit et Rafi Eitan se rendirent dans un petit appartement à Paris, à l’étage, retirèrent le corps de Ben Barka de la baignoire, l’enveloppèrent, le mirent dans le coffre d’une voiture diplomatique appartenant à Shalom Baraq et se dirigèrent vers le périphérique pour quitter Paris. Le corps de Ben Barka a été enterré la nuit dans un bois au Nord-Ouest de Paris, un lieu où les agents du Mossad avaient l’habitude de faire du pique-nique avec leurs familles. Concernant le lieu de l’enterrement, E. Sharon a répondu à toutes mes suggestions par la négative en indiquant seulement une forêt au Nord-Ouest de Paris. J’en ai déduit que probablement ça pouvait être la forêt Saint Germain. 
Cette direction mettrait totalement en doute les témoignages des truands français concernant la villa de Fontenay-le-Vicomte. Ils enterrèrent le corps dans un bois et versèrent dessus et en dessous un produit chimique, acheté par des agents du Mossad en petites quantités dans plusieurs pharmacies de Paris, versèrent de la chaux sur la dépouille puis recouvrirent le corps. Quelques heures plus tard, les produits chimiques en contact avec l’eau de pluie avaient dissout le corps. Les détails de ce témoignage m’ont été confirmés plus tard par Emanuel Tadmor. Le témoignage de David Shomron, premier chef de la station du Mossad au Maroc, que j’ai recueilli le 28 juillet 1998 et le 15 septembre 2003 dans son domicile à Raanana, confirment les autres témoignages. Quelques mois plus tard, Dlimi avoua à Shomron que Ben Barka est mort dans ses bras. Selon Shomron : « Dlimi immergeait la tète de sa victime dans l’eau d’une baignoire et pour voir s’il respirait encore il lui pinçait les fesses. Si ses muscles raidissaient il fallait sortir sa tête de l’eau. Au bout d’un moment, la tête de Ben Barka resta trop longtemps dans l’eau sans respirer et il mourut asphyxié ». 
J’ai transmis l’essentiel de ces révélations à Bachir Ben Barka et à son frère à Paris en octobre 1998, à Zakya Daoud en Juillet 1997 et septembre 1998 ainsi qu’à Maitre Maurice Butin le 30 mars 2004. Plus tard Maitre Butin m’a demandé par courrier si j’étais prêt à témoigner sur l’affaire au juge Ramael, J’ai posé deux conditions : que ce ne soit pas un témoignage mais l’avis d’un expert et que cet avis soit recueilli en Israël et pas à Paris. On ne m’a plus recontacté. Le 27 décembre 2014, Maitre Butin a renouvelé sa requête de témoigner devant le nouveau juge d’instruction Cyril Percaux. Par l’intermédiaire de l’ancien ministre Ahmed Ramzi, le chef des services de sécurité marocains Hamidou Laanigri accepta de me rencontrer. L’entretien a eu lieu en septembre 1998 à Paris au Drugstore des Champs Elysées et je l’ai averti que j’allais publier le résultat de mes travaux sur l’affaire Ben Barka. A sa demande, Je lui ai révélé le vrai nom de Chtouki.
Quel était donc le rôle d’Oufkir dans cette terrible affaire ? Selon le témoignage de D. Shomron, Oufkir n’avait aucun rôle dans l’enlèvement et la mort de Ben Barka et que cette bavure n’était que le résultat d’un excès de zèle de la part de Dlimi. Cependant, juste après la débâcle de l’opération, on retrouve Oufkir à Paris. Que faisait-il à Paris ? On peut supposer qu’Hassan II se servit de cet évènement déplorable pour effectuer une sorte de « coup d’état » contre le pouvoir quasi absolu d’Oufkir dans le domaine sécuritaire. Il eut l’idée géniale de porter un coup mortel au prestige dont jouissait le général en France surtout dans les milieux militaires et sécuritaires. C’est ainsi qu’il demanda à Oufkir de se rendre à Paris pour s’informer du comportement de Dlimi. En fait le roi voulait « impliquer » Oufkir dans la disparition de l’opposant devant la justice française. En fin de compte, Dlimi qui était le responsable du meurtre de Ben Barka a été acquitté par la justice française et Oufkir qui n’avait de rapport ni à l’enlèvement ni à la mort du leader de la gauche a été jugé par contumace à la prison à vie par cette même cours de justice. Oufkir a été assassiné au  Palais après la tentative de coup d’état de 1973 et Dlimi trouva sa mort en 1984 dans un invraisemblable accident de voiture.
6) Mahjoubi Aherdane, ex-ministre de la défense au Maroc et leader politique, raconte dans ses mémoires que pour la mort d’Oufkir, selon ce que lui avait raconté Dlimi, le général est arrivé en tenue militaire au Palais, et quand il avait sorti son arme un garde l’a exécuté..... Thèse qui parait contredire le rapport balistique selon lequel Oufkir fut tué de derrière......qu’en pensez-vous? 
 
Il est difficile de parler de rapport balistique fiable étant donné que le palais n’a pas permis à la famille Oufkir de faire une autopsie du corps. A mon avis, on ne peut comprendre la présence d’Oufkir au palais juste après l’échec du coup d’état que comme une sorte de suicide. Selon des témoignages recueillis par Raouf Oufkir, le général Oufkir a été abattu probablement de face par Dlimi et de Moulay Hafid sur ordre du roi. 
 
7) Le Réfugié politique Marocain en France et fondateur du Comité d’Action pour la Libération des Prisonniers d’Opinion au Maroc, Mohamed Souhaili, présente, dans son essai paru en 2012, L’affaire Ben Barka et ses vérités, la thèse selon laquelle les autorités marocaines ne sont pas responsables de l’enlèvement de Ben Barka alors que des pistes relient cet assassinat à des agents français et israéliens. Que pensez-vous de cette thèse et de ce livre alors qu’en Mars 2000, Le docteur François Cléret, ancien médecin personnel du roi Mohammed V, a publié un bouquin intitulé Le cheval du roi dans lequel il certifiait que Ben Barka avait été tué «accidentellement» par le général Oufkir?
 
Chaque année on publie de nombreux publications ou « témoignages », comme ceux de Ahmed Boukhari, Bernard Violet, Ali Bourequat, Mohamed Souhaili, François Cléret, dernièrement Joseph Tual, qui proposent des solutions rocambolesques à la disparition de Ben Barka. Il est indubitable actuellement que l’opération de son enlèvement et de sa mort accidentelle fut menée par Dlimi et qu’Hassan II voulait impliquer après coup Oufkir dans cette mort. Le corps de Ben Barka n’a jamais été transféré au Maroc.
 
8) On a souvent négligé la dimension de la diplomatie avec l’Algérie dans le Dossier Oufkir surtout qu’un émissaire secret de Boumediene est venu présenter ses condoléances à la veuve du Général et lui offrir de se réfugier en Algérie. Le général avait été le maître d’œuvre du rapprochement entre Hassan II et Boumediene après l’épisode de la Guerre des Sables en 1963 ainsi que dans la signature de plusieurs traités de paix entre les deux pays comme le Traité d’Ifrane au 15 janvier 1969, la Déclaration commune de Tlemcen du 27 mai 1970 ou bien l’accord Frontalier du 15 juin 1972 de Rabat, par lequel le roi Hassan II reconnaissait le tracé frontalier avec les voisins. Oufkir a également joué un rôle décisif dans la création des services secrets algériens quand Abdelhafid Boussouf a créé le MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales) avec la première promotion d’agents secrets appelée Larbi Ben M’hidi. La Tabula Rasa du militaire Oufkir n’a-t-elle pas aussi effacé sa dimension diplomatique avec l’Algérie ? Fermer le trou de notre diplomatie contemporaine au Maghreb ne passe-t-il donc pas par une remémoration historiquement fidèle au parcours du général? 
 
Oufkir étant un homme pragmatique qui entretenait des relations de travail avec les services secrets de plusieurs pays y compris l’Algérie. Ses relations avec les services secrets israéliens furent décidées par Hassan II en personne et ce sont Oufkir et Dlimi qui les mirent en œuvre selon les priorités fixées par le roi. Suite à l’échec des négociations entre Hassan II et le président algérien Ahmed Ben Bella à Alger, concernant les frontières entre les deux pays, le roi décida de miser sur les Israéliens et sollicita leur aide. La première rencontre officielle s’effectua entre le bras droit de Isser Harel, Yaacov Caroz et le général Mohamed Oufkir à la rue Victor Hugo à Paris, au domicile du commissaire de police français, délégué à l’Interpol, Emil Benhamou, d’origine algérienne (né à Tlemcen), suivie d’une série de rencontres entre Oufkir et l’agent du Mossad D. Sh. dans les hôtels genevois Beau Rivage (quai du Mont-blanc 13) et Cornavin (23 boulevard James-Fazy).

 
 Oufkir avait reçu précédemment le feu vert d’Hassan II. À la mi-février, Ahmed Dlimi, l’adjoint d’Oufkir à la Sécurité Nationale, effectua un voyage en Israël pour des rencontres de travail avec le Mossad.
 Le 12 avril 1963, l’ambassadeur d’Israël à Paris Walter Eitan, rencontra son homologue l’ambassadeur marocain en France, Mohamed Cherkaoui. Cette  coopération entre les deux pays, sans rapport avec l’émigration juive, débuta le début février 1963.
 Elle fut précédée par «l’accord de compromis » conclut au début août 1961, sous couvert de l’organisme humanitaire d’émigration HIAS (Hebrew Sheltering and Immigrant Aid Society).
 Contrairement aux publications d’Ahmed Boukhari et d’Agnès Bensimon, ces relations n’ont pas commencé en 1959 (mais en février 1963) et le premier directeur du Mossad, Isser Harel,  n’a jamais effectué de voyage officiel au Maroc et n’a jamais rencontré Hassan II.
 Ce n’est que son successeur, Meir Amit, qui effectua un voyage officiel au cours du mois d’avril et fut reçu par le général Mohamed Oufkir et par Hassan II dans un petit pavillon du palais de Marrakech.
 Plus tard, en 1980, le général Yitzhak Rabin, futur Premier ministre, conseilla à Ahmed Dlimi la construction du mur protégeant « le Sahara utile » et les mines de Boucraa.
  
 
 
9) Mahjoub Tobji, ancien aide de camp de Dlimi, aujourd’hui en exil, affirme dans Les officiers de Sa Majesté (Fayard 2006), que « Dlimi sniffait souvent de la cocaïne » en ajoutant que c’est « grâce à la coke qu’il a pu soutenir un rythme infernal, dans une existence où le sommeil n’occupait que peu de place ». Quelle relation a entretenu son patron Oufkir avec la Cocaïne et avec les drogues en général? Et est-ce qu’il était, comme on le répète souvent, peu enclin à s’enrichir par le business comme l’affirmait sa femme défunte Fatima? 
 
Dlimi consommait souvent de l’alcool surtout à la suite de ses dépressions. Je ne peux rien affirmer concernant l’usage de la drogue, mais contrairement à Oufkir, Dlimi possédait une des plus grandes richesses du pays. Il avait l’habitude de proposer à des entreprises de devenir leur associé et progressivement se saisir du pouvoir sur la société. A sa mort, une partie de sa fortune fut saisie par le palais mais sa femme hérita d’une grande partie de sa fortune.  
 
*Abdelilah Bouasria est enseignant chercheur en sciences politiques et auteur de nombreux ouvrages notamment Sufism and Politics in Morocco : Activism and Dissent (Routledge : 2015)




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